Lundi 3 mars 1 03 /03 /Mars 21:38
Un petit conte sur l'alimentation

- Allez, encore une cuiller de doubles-croches, dit Maman Clef-de-sol à Petite Clef-de-sol.

- Mais je n'ai plus faim, maugrée sa fille.
Ayant avalé sa bouillie, elle sort en courant rejoindre ses amies Clef-d'ut-1 et Clef-d'ut-2 dans le jardin.

Maman Clef-de-sol débarrasse la table en soupirant. "Cette petite me fait bien du souci. C'est bien simple, elle ne mange rien. Quels que soient mes efforts pour lui cuisiner des notes exquises, elle picore. Et encore, jamais de triples ou quadruples-croches. Je ne peux pas céder tout le temps, et la laisser se nourrir seulement de noires ou de blanches." Sa voisine acquiesce et toutes deux dissertent sur la difficulté à élever des petites clefs. Et de citer l'exemple de Petite Clef-de-fa-4. Jamais elle ne refuse une terrine de notes, qu'elles soient liées ou détachées, elle mange même des notes carrées! Tous les parents n'ont pas cette chance.

Le soir à table, Petite Clef-de-sol touille sans envie sa cuiller dans sa soupe. Encore des doubles-croches.
- Tu ne grandiras jamais. Moi qui me saigne aux quatre veine pour t'acheter les meilleures doubles-croches du marché, qui te les prépare religieusement!
Petite Clef-de-sol ingurgite quelques bouchées supplémentaires sans réelle conviction.
- Assaisonnées aux dièses et aux doubles-dièses, avec un brin de crescendo, que puis-je faire de plus?
- C'est vrai, tonne Papa Clef-de-sol. De mon temps on donnait des rondes sèches aux enfants, sans un piano, sans un forte, tu devrais vraiment être reconnaissante, au lieu de quoi, tu fais la difficile, tu ne manges rien, et tu fais pleurer ta mère.
- J'en ai assez!
- Tu n'as même pas mangé les deux tiers!
- Il y en a de trop.
- C'est moi qui en ai assez. Et dire qu'il y a des petites clefs qui meurent de faim partout dans le monde, sans personne pour s'occuper d'elles, et qui doivent se contenter d'une pauvre ronde par mesure, et toi, tu te permets de gâcher tes doubles-croches.
- Fais-moi au moins le plaisir de mettre quelques croches pointées en triolet sur ton pain, quémande Maman Clef-de-sol. Il y a des noires staccato au dessert, si tu en veux, finis d'abord ton assiette.

Quelques dix ans plus tard
- Je te ressers quelques croches, ma chérie?
- Non, Maman, elles étaient délicieuses, mais...
- Tu ne manges jamais rien. Pour une fois que tu viens me rendre visite, je te prépare des croches piquées que tu adores, et tu en manges à peine.
- C'est ma deuxième assiette pleine, Maman.
- Oh, ce n'est pas la peine. Qu'est-ce que j'en ai bavé, quand tu étais petite. C'est bien simple, tu ne mangeais rien. Je pleurais toutes les larmes de mon corps pour te faire avaler quelques bouchées.
- Eh bien, tu dois être contente. Je ne mangeais rien, mais je ne suis pas morte de faim, que je sache. Et je suis tellement grosse à présent, que mes collègues ricanent dès qu'elles me voient et m'ont reléguée en bout de ligne.
- Cela n'a aucun rapport voyons. Tu ne veux vraiment pas finir le plat? On va tout jeter, tant pis, je n'aime pas gâcher, mais c'est à toi de savoir, à présent, tu es grande.

- Et si tu nous parlais de ton travail, ce nouvel allegro de sonate, comment cela se passe-t-il?, intervient Papa Clef-de-sol.
- C'est dur, Papa, je crains d’à nouveau perdre mon emploi. Je n'arrive pas à boucler mes mesures, je veux toujours y mettre trop de notes, pas une page sans qu'à l'une des mesures quelque croche ne dépasse.
- Tu ne fais pas mieux que dans le menuet, alors? Ne sais-tu pas te maîtriser?, soupire Papa Clef-de-sol.
- Je sais bien que je rend tout bancal. A force d'ajouter des croches ou des doubles-croches supplémentaires, le compositeur perd son rythme.
- Ne peux-tu prendre exemple sur Clef-de-fa-4? demande Maman Clef-de-sol. Elle est si appliquée, n'a aucun problème de mesure.
- J'essaye, Maman, mais je n'y arrive pas, c'est plus fort que moi.
- Quand je pense qu'une fois, tu avais même caché un quintolet de triples-croches sous la table pour ne pas le manger. Un délicieux quintolet de triples-croches! Enfin, essaye de mieux te comporter à ton travail. Tu vas bien me finir les quelques noires qui restent? Là, avec le café, elles descendent toutes seules.
Par fleur de printemps - Publié dans : vie de famille
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